Mercredi soir, 23h. Tu as une note ouverte devant toi.

Tu écris : “Qu’est-ce que je veux vraiment ?” Tu relis. Ça ne dit rien de nouveau. Tu reformules. Tu reviens au même endroit.

Depuis combien de semaines tu fais ça ?

C’est ce qu’on fait quand quelque chose coince, dans une relation, au travail, dans un projet qui ne décolle pas, dans une vie qu’on sent décalée sans pouvoir mettre le doigt dessus. On se retire. On réfléchit seul. On cherche en soi.

C’est normal. C’est ce qu’on a appris. Et aller chercher les autres quand on est bloqué, c’est presque un aveu d’échec, comme si on n’avait pas encore assez cherché en soi.

Sauf que cette façon de faire a un angle mort. Et cet angle mort coûte cher.


Il y a quelques années, j’ai traversé une période de blocage. La question “qu’est-ce que je veux faire de ma vie professionnelle” tournait depuis des mois. J’écrivais dans mon journal. Je méditais. Je lisais. Je faisais exactement ce qu’on suppose qu’il faut faire.

Et puis il y eu le mois de juin 2024. En 1 semaine, j’ai entendu la même phrase. Cette phrase est sortie de la bouche de ma mère et de ma meilleure amie :

“Tu es dans l’inaction.”

Mon plexus s’est serré. Pas un léger pincement, une contraction franche, comme si quelque chose dans mon corps avait déjà reçu l’information avant que mon cerveau finisse de traiter les mots.

J’avais envie de me défendre. J’avais des arguments. En 4 ans de “vie active”, j’avais déjà testé 6 ou 7 projets.

Mais j’ai choisi de rester avec la sensation. Et quelques jours après, j’ai ouvert une note de téléphone. J’ai écrit sur ce serrement dans le corps.

Et là. Quelque chose a bougé. Une clarté que des mois de journaling seul n’avaient pas atteinte. Si tu souhaites davantage en savoir plus, tu peux lire sur cet événement juste ici.

Depuis, je me suis demandé pourquoi. Pourquoi quatre mots dits par deux personnes avaient fait ce que des mois d’introspection solitaire n’avaient pas réussi. La réponse m’a amené à deux choses que j’avais ratées.


La première, c’est la limite structurelle de l’introspection seule.

Il y a trois niveaux de ce qu’on peut savoir sur soi.

Le premier : ce qu’on pense de soi.

Le deuxième : ce qu’on imagine que les autres pensent de nous.

Le troisième : ce que les autres pensent vraiment de nous.

L’introspection seule donne accès aux deux premiers. Mais le deuxième a un problème fondamental : c’est une fiction. Quand on essaie d’imaginer ce que les autres voient en nous, on joue tous les rôles soi-même. On fait un film dans sa tête où on est à la fois le scénariste, les acteurs et le public. On leur prête des pensées. On construit un miroir imaginaire.

Albert Moukheiber, neuropsychologue, a dit une formulation qui permet de bien comprendre dans son interview donnée par “Les Lueurs” :

“Quelqu’un d’arrogant ne s’est jamais assis seul au sommet d’une montagne et réalisé qu’il était un connard. C’est toujours les autres qui le disent.”

Le troisième niveau, ce que les autres voient vraiment, tu ne peux pas le générer seul. Par définition.

Ce soir-là, mes deux miroirs ne m’ont pas demandé si j’étais prêt à l’entendre. Elles l’ont dit. Et c’est exactement ça qui a fonctionné.


Si tu as besoin de preuves que l’introspection seule a ses limites :

Timothy Wilson, psychologue à l’université de Virginie, a consacré sa carrière à étudier la connaissance de soi. Son constat : on croit se connaître. On ne se connaît pas. Une grande part de ce qui nous motive, de ce qui nous retient, de ce qui crée nos patterns, opère en dehors de la conscience. On ne peut pas le voir seul.

Tasha Eurich a interrogé 5000 personnes. 95% pensaient être conscientes d’elles-mêmes. En réalité : 10 à 15% l’étaient vraiment.

Ce n’est pas une question d’intelligence. C’est structural. Nous avons un angle mort sur nous-mêmes. Et cet angle mort, certains autres peuvent le voir.


Une précision qui compte.

Le miroir peut être déformant. Si l’autre projette ses propres peurs ou désirs sur toi, le reflet est faux. “Tu es dans l’inaction” dit par quelqu’un qui a peur de l’incertitude et qui te colle son anxiété, ce n’est pas la même chose. La qualité du miroir compte autant que son existence.

Ce qu’il s’agit de chercher : des gens qui t’aiment et qui ne t’épargnent pas. Des gens qui voient assez clair sur eux-mêmes pour ne pas projeter, et assez proches de toi pour oser nommer ce qu’ils voient. C’est rare. Ça ne s’improvise pas. Fais confiance à ton corps à ce moment là car il va te confirmer ou non la pertinence de ces propos.


Car oui, une chose importante s’est passé en même temps que l’écoute de cette phrase. La contraction de mon corps et notamment de mon plexus solaire à ce moment là.

Ce n’est pas seulement ce qu’elles ont dit qui a tout changé. C’est ce que leurs mots ont fait dans mon corps, avant que je décide quoi que ce soit.

Le plexus solaire, ce n’est pas là où on “ressent des émotions” de façon vague. C’est le plus grand réseau de nerfs du système nerveux autonome en dehors du cerveau. Cent à cinq cents millions de neurones qui communiquent avec le cerveau via le nerf vague, et qui traitent de l’information avant que le signal remonte au cortex.

Stephen Porges, neurobiologiste, a montré que le corps scanne en permanence son environnement social, le ton d’une voix, l’expression d’un visage, l’intention perçue, avant la conscience. Avant que tu aies traité le sens des mots, ton corps a déjà répondu.

Ce que j’ai vécu ce soir-là : mon système nerveux recevant une vérité inconfortable venant d’une source aimée. Double signal contradictoire = danger (je suis vu dans ce que je voulais “cacher” inconsciemment) et sécurité (c’est quelqu’un qui m’aime). Ce conflit crée exactement ce type de contraction.

Antonio Damasio a montré quelque chose de décisif là-dedans : le corps génère des signaux qui fonctionnent comme des votes sur une situation, avant la pensée consciente. La contraction du plexus ne dit pas “tu devrais peut-être considérer cette information.” Elle dit “ça compte, ne fuis pas”, avant que tu aies décidé quoi que ce soit.

Dans la tradition yogique, le plexus solaire est Manipura : le centre de la volonté, de l’identité, de l’estime de soi. Ce n’est pas du symbolisme décoratif. Quand “tu es dans l’inaction” arrive là, ça n’atterrit pas dans les pensées. Ça atterrit dans le centre de la façon dont tu tiens ta vie.

Voilà ce que les autres ne donnent pas seulement : une information sur comment ils nous perçoivent. Ils donnent une information somatique. Quelque chose que le corps reçoit et que l’esprit seul ne peut pas produire.

L’introspection purement mentale reste dans la tête. Le regard de l’autre la fait descendre dans le corps.

Et c’est là, pas dans les analyses, pas dans les notes de 23h, que quelque chose de réel peut commencer.


Ce que je retiens de cette expérience et de tout ce que j’ai compris depuis, c’est que l’introspection la plus utile que j’aie jamais faite n’a pas commencé dans ma tête.

Elle a commencé quand quelqu’un que j’aime m’a dit quelque chose de dur, que mon corps a répondu avant que je choisisse quoi que ce soit, et que j’ai décidé de rester avec ça plutôt que de fuir.

Si tu tournes en rond depuis trop longtemps, peut-être que la prochaine étape n’est pas une nouvelle note. Peut-être que c’est apprendre à entendre ce que ton corps essaie de te dire.

J’ai écrit un guide pratique pour ça, deux exercices simples pour développer cette écoute. Clique ici.

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